lundi 14 avril 2008

Jour J2 - ÇA Y EST

Alors, qu’a-t-il dit ?

Franchement, je n’en sais trop rien.

Parce que ça ne s’est pas passé tout à fait comme je m’y attendais.

Carole L. a commencé par parler de l’horaire de la semaine (elle a une journée d’étude jeudi, donc j’ai une journée de congé) et m’a ensuite donné des éclaircissements sur les tests que je peux ou ne peux pas passer et aussi – et surtout – sur ce qui peut se faire quand on a vraiment besoin d’un test non recommandé. J’aurai une carte, avec les précautions à prendre et un numéro de référence où un chirurgien pourra être rejoint pour autoriser ou déconseiller une procédure, ou encore indiquer les mesures à prendre. Question biométrieje devrai m'informer. J'ai donné un mandat d'information à mon espion (Caaaaaaaaarl !).

Elle m’a expliqué aussi qu’il y a trois formes de programmation. Hi-Res pairé, Hi-Res séquentiel et Fidelity 120 (120 canaux virtuels). (J’ai un peu oublié les caractéristiques de chaque forme.) Mon appareil peut avoir trois programmes. Aujourd'hui, elle me donne une programmation très basique et très atténuée : elle me met peu des hautes fréquences du langage sinon, dit-elle, je vais sortir de ma peau. Il y a trop longtemps que mon cerveau n’a pas entendu ces fréquences.

Ensuite, on a installé le machin. L’antenne extérieure se met en place par tâtonnement  : on la fait glisser sur le crâne à peu près à l’endroit où on sait qu’elle va et les aimants font le reste, c’est-à-dire que, à l’endroit approprié, ça ne glisse plus, ça reste en place.

Le processeur se met sur l’oreille, exactement comme l’appareil auditif. La différence est qu’il n’y a pas de moule dans l’oreille et donc, pas de cillement.

On commence par brancher mon appareil à son ordinateur. Première opération, son ordinateur demande l’autorisation de relier mon processeur à mon implant. Le processeur devient ainsi individualisé et il est impossible de le relier à une autre antenne, ça ne fonctionne pas. Il y avait eu, paraît-il des cas où des gens s’échangeaient leurs processeurs, ce qui est nuisible. Je ne sais pas pourquoi.

Elle invite Roger à passer de son côté de son bureau, pour qu’il puisse suivre les opérations sur son écran.

Elle me fait voir le petit diagramme qui s’affiche alors, avec des colonnes verticales représentant le signal capté par chaque électrode.

Pour la première opération, elle programme les capteurs pour mon niveau de confort, quatre à la fois. Le système émet des bips et je dois indiquer à quel moment les bips sont trop forts.

On passe à l’étape suivante, la vraie. Elle me prévient d’abord que je ne dois pas me surprendre de ne pas comprendre. La plupart des gens, dit-elle, décrivent les premiers sons comme des clochettes, avant de commencer à percevoir des voix « robotiques ». Il y a un petit moment de confusion parce que, comme elle ne m’avait pas encore dit d’enlever mon appareil auditif de l’oreille droite, je le porte encore. Bon, je l’enlève.

Qu’est-ce que j’entends ? Les mêmes petits bips que tantôt. Elle me parle, je n’entends pas. Au bout d’un moment, je me rends compte que les petits bips suivent le rythme et l’intensité des mouvements de ses lèvres. Au bout d’un autre moment, je me rends compte que je lis vraiment très très bien sur ses lèvres, que je comprends tout ce qu’elle dit. Et voilà que je me rends compte que les bips se sont transformés en mots perceptibles. C’est une voix que j’entends, ce sont des mots que je comprends. Je me rends compte que Roger parle avec elle. Je comprends ce qu’ils se disent. J'explique que les bips se sont transformés en mots : je comprends ! Je crois que les premiers mots de Roger que j’ai compris sont : « tu nous comprends ? »

Il n’y a aucun doute que ce sont, en effet, des voix « robotiques », métalliques un peu, boîte de conserve pas mal.

Carole continue à m’expliquer ce qu’elle fait et, à un moment donné, elle dit : « bon là, j’arrette » avec le è court d’une vraie Québécoise (Dominique, Noëlla : le è court d’une Québécoise de la ville de Québec, c’est une caractéristique de prononciation très locale). Je ne peux réprimer un petit sourire et je dis : « elle a dit j’arrette, je l’ai entendue ». Nous rions, Roger est particulièrement content que j’aie entendu ce è court parce que ce n’est pas une donnée qui se lit sur les lèvres. Je l'ai entendu ! Elle reprend en disant « j’arrête », avec un e exagérément long, puis, avec emphase « JE-M’IN-TER-ROMPS ».

Elle me remet les manuels, le chargeur, nous explique les piles, etc. et voilà, la première session est finie. Je suis envoyée dans la nature. Aujourd’hui, je devrai vivre en essayant les trois formes de programmation, par périodes de deux heures chacune, environ.

Elle me raccompagne. Je lui dis que je dois passer aux toilettes. Elle rit et me dit : « vous allez avoir peur ». Bon, je vous passe les détails, mais je n'ai pas eu peur. Tous les bruits habituels se faisaient surtout entendre sous forme de cillement.

Je devais prendre des notes, les voici.

Programme 1. Du départ de l’hôpital jusqu'à 14 h.

Je différencie la voix de Carole et celle de Roger.
Les sons ont tous un petit double, un couic. C'est extrêmement difficile à décrire. Les voix sont indubitablement robotiques.

Dans l’auto. Le bruit du moteur est d’abord un cillement puis, au bout de quelques minutes, il devient un bourdonnement, plus bas.

Surprise : La voix du GPS est à peu près identique à mon souvenir. Y compris la petite cloche qui précède une instruction. Désolée, Roger, c’est Sebastian que j’entends le mieux !

Dans l’auto, je peux parler avec Roger et le comprendre.

Il met de la musique. C’est bizarre. C’est comme si tout n’était que rythme. J’entends très bien la durée des sons (ta tatata TIIIIII), j’entends qu’il y a des timbres sonores différents, je comprends le sens rythmique des phrases, mais je ne différencie à peu près pas la fréquence. Pour les paroles, meilleure chance la prochaine fois.

Arrivée chez Suzanne et Roger. Je comprends mieux Roger que Suzanne. Quand ils parlent en même temps, ça devient indistinct.

Le bruit de mes pas dans l’escalier a un son de cymbale.

Roger me mène au salon, où il y a un coucou. J’entends ce son, presque pas métallique, sec, sans résonance, régulier, dont le rythme correspond au battement des battants du coucou, ce son qui vient par paire, un, un peu plus clair, l’autre, un peu plus bas. Il me semble que je perçois l'attaque du son (au sens ADSR, étape attaque de l’enveloppe d’un son) qui fait que, pour le décrire, j’utilise sans y penser tic, avec un t. tic tac de l’horloge. Il faut bien remarquer que je n'ai jamais entendu ce tic-tac auparavant.

Taper sur mon ordinateur. Le tap-tap est différent de ce que je sais, plus métallique, plus bruyant.

Programme 2

On en profite pour changer la pile, donc pas évident que les différences sont dues juste au programme.

Les voix sont plus métalliques. Si je ne regarde pas la personne au moment où elle se met à parler, il n’est pas tout de suite évident que c’est une voix, avec du langage.

RogerL dans mon dos, je ne comprends pas.
RogerG et Suzanne dans le salon. J’en perds des bouts. Peut-être aussi la fatigue.

On essaie d’écouter de la musique. Peu concluant. Je distingue le rythme et l’intensité et je différencie un peu les timbres mais la fréquence, c’est affreux. Quoique mieux que dans l’auto. Suzanne chante. Je reconnais quand c’est une chanson que je connais.

Le couic du double son est plus métallique.

Il y a beaucoup de wouououououou (comme dans une salle de concert, au moment où le micro fait wouuuuuu, non, pas le sifflement à très haute fréquence, le wouuuuu) que je ne sais pas reconnaître ni analyser.

Après une heure et demie d’usage de ce programme-là, il me semble que je l’aime moins que l’autre. Mais je sens une fatigue très nette. J’ai l’impression d’être dans une caisse de résonance.

Je vais aller dehors, marcher un moment avec Suzanne.

Ouache, le vent. Je mets mon capuchon. Frottements. Nous ne marchons pas longtemps, d’ailleurs le vent est froid.

Programme 3

Je n’aime pas DU TOUT le programme 3, pour le moment. Les voix sont très métalliques. J’ai beaucoup de difficulté à distinguer quoi que ce soit. Au point que je me suis demandé si je n’avais pas un problème de pile, à nouveau. J’ai enlevé processeur et antenne extérieure et j’ai retiré la pile du processeur parce que, quand on la remet, le processeur indique le stade atteint par la pile. Trois clignotements orange, c’est tout à fait acceptable. ET J’AI MIS L’ANTENNE EN PLACE MOI-MÊME TOUTE SEULE POUR LA PREMIÈRE FOIS. C'est facile, en fait.

Oh, je n’aime pas ce programme. J’y reste quand même pour m’habituer. Les bruits sont beaucoup plus présents et les voix sont affreuses. Quelqu’un commence à me parler et je cherche, en urgence, ce que c’est que ce bruit.

Allons, un effort, quand même.

Horreur ! Que se passe-t-il ? RogerL, dans la cuisine, à 12 pieds de moi, sort du papier d’aluminium de sa boîte.

Dominique, le fils de Suzanne et Roger, est assis face à moi. Il discute avec RogerG. Je ne comprends à peu près rien de ce qu’ils disent.

Je monte chercher quelque chose pour souper et je prends conscience que, en revanche, les bruits sont beaucoup plus réalistes. Le système de ventilation de la salle de bain, le robinet, je les entends comme je m'en souvenais. N'empêche.

Pour souper, j'alterne entre les programmes 1 et 2, finissant par donner la préférence à 2, mais je suis vraiment fatiguée et les sons commencent à me passer tout simplement par-dessus la tête.

De retour à la chambre. Roger fait des essais : il se place derrière moi et me parle. Et je comprends. Il me dit d'abord : « répète ce que je te dis ». Je dis aussitôt, bien sûr : « répète ce que je te dis ». Il s'ensuit un dialogue que je vous épargne, où prennent successivement place les mots dieu, Allah et maître. Tu peux toujours rêver, que je réponds. Mais j'ai compris. Je n'aurais pas compris avant.

Ah oui. De quoi ç'a l'air vous demandez-vous ? Je vous propose donc une comparaison.

Moi, hier, chez Élisabeth, avec Roger. Des clowns dans la folie du Canadien. Photo prise avec Photo Booth.














Moi aujourd'hui, aussi avec Photo Booth. Vous voyez la différence ? Il n'y en a pas. Ou si peu.














Bon, bon, d'accord, j'essaie de vous montrer.










Amusant. Les quelques fois que j'ai mis ou enlevé l'antenne, il y a eu presque chaque fois un moment où elle était libre et donc se dirigeait vers le bas (elle est retenue par un fil épais au processeur, voir la photo, elle ne tombe pas). Et en se dirigeant vers le bas, elle rencontrait mon collier et s'y accrochait fermement. Efficace.

Rome ne s'est pas créée en un jour et j'ai du chemin à faire. Mais je crois vraiment que je vais me rendre.

À demain.

3 commentaires:

Suzanne a dit…

Tu as bien droit à un bon repos, et demain est un autre jour, mais je connais un peu ta ténacité et bientôt tu en seras récompensé et peut-être qu'en fin de compte on pourra chanter une petite ritournelle ensemble :-)

Carl a dit…

Pour une première journée, il me semble que cela tient du prodige.

Tu risques d'être bientôt fourbue, mais je pense que tu vas mettre les bouchées doubles quitte à risquer l'indigestrion!

Anonyme a dit…

Tellement heureuse pour toi...